L’achat public de climatiseurs au vent mauvais

« Prévoir consiste à projeter dans l'avenir ce qu'on a perçu dans le passé »
Henri Bergson

Il y a désormais quelque chose de très malsain dans la médiatisation de certaines décisions politiques d’achat public. Comme si l’on n’apprenait jamais rien de rien. Comme si la presse grand public et surtout les réseaux sociaux ne faisaient même plus semblant de chercher à comprendre.
Ils participent ensemble au développement d’un climat délétère tendant à conspuer les acheteurs publics. Dernier épisode : la décision politique de procéder à l’achat massif de climatiseurs destinés aux hôpitaux et établissements de santé pour faire face aux vagues de canicule.
 

ACTE I : la décision politique : un nouvel achat « rustine »

Or donc, la ministre de la Santé annonce à grand renfort de médias le déblocage de 100 millions d’euros pour doter les hôpitaux de quoi rafraîchir, tant que faire se peut, patients et personnels soignants. On applaudit.
Y-a-t-il de quoi, vraiment ? L’urgence climatique n’est plus, et depuis longtemps, une nouveauté. Et donc, c’est bien tardivement que le Gouvernement réagit, par un "achat rustine", pour parer au plus pressé.

Cela ne vous rappelle rien ? Il y a à peine quelques années, on découvrait que les stocks de masques n’existaient plus, étaient insuffisants ou périmés. Rappelez-vous : on a pu croiser certains d’entre nous parés de chaussettes "arrangées" sur le visage, dans l’attente d’un bien plus seyant FFP2. Plus tard, on découvrait que la recherche et l’industrie médicales françaises, jadis fleurons, étaient à l’agonie et dans l’incapacité de fournir des vaccins. La chasse à l’approvisionnement international était ouverte, avec des pratiques achats que l’on croyait révolues (relire "Achat de masques : entre arnaques et piraterie" - "Commande publique et crise sanitaire : «un programme d’achat massif, marqué par l’urgence»" - "En période de crise, les marchés... «simples comme un coup de fil» "? et "Achat hospitalier : une commande publique "de guerre" face au Covid-19")

Ne nous masquons pas la face : cela relève de l’improvisation absolue. Gouverner, c’est décider. Mais peut-on bien décider et acheter dans l’urgence et sous la pression ?
 

ACTE II : on mobilise les centrales d’achat … puis on saisit sa calculette

Urgence, impréparation… Heureusement, l’Etat peut mobiliser ces professionnels aguerris et vertueux de l’achat public "de masse" : les centrales d’achat, généralistes et hospitalières. Après tout, c’est leur métier !
Sur les réseaux sociaux, parfois très complaisamment relayés par certains médias, on vitupère déjà : l’Etat déclenche  un achat à des prix excessifs ! On affirme que l'État paye environ 1 900 € par climatiseur, en divisant l’enveloppe budgétaire globale prévue (100 millions d'euros) par le nombre d'appareils annoncés (53 000). Ce qui se traduit par l’achat de climatiseurs à 1900 euros pièce... alors qu’on en trouverait à 500 euros dans n’importe quel commerce.

Et le raccourci se propage : les centrales d’achats achètent trop cher et donc gaspillent l’argent public. La preuve ? Sur les marketplaces, les différences de prix sont énormes. On évite alors de s’interroger sur la différence entre une marketplace et une centrale d’achat et à considérer les nombreuses entorses possibles au droit de la commande publique alors possibles (relire "[Interview] Edward Jossa « Le recours aux marketplaces sollicite d’abord la responsabilité des acheteurs publics »") et " "Les marketplaces : opportunité ou risque majeur pour l'acheteur public ?").


Cela ne vous rappelle rien ? Les contrechants ont beau commencer à se faire entendre, les éléments rendus publics pointant plutôt vers un coût d'acquisition de l'ordre de 700 € TTC par appareil, c’est trop tard : les raccourcis sont diffusés et la rumeur prospère.
Il y a peu, l’Ugap faisait les frais de telles polémiques. Ici, pour l’achat de lampes de bureau ; là pour des cafetières (relire "Haro sur l'Ugap... une manœuvre de diversion ?" et "Raccourcis et autres incompréhensions : l’achat public dans la lessiveuse").
L’Ugap a alors, sur ordre du ministre David Amiel (relire "Prix dans les achats publics : « L’Ugap s’alignera »") mis en avant un mécanisme : l’alerte prix (relire "[Interview Jérôme Thomas] "Alerte prix" de l’Ugap: c’est pour lundi 16 mars … « et sans état d’âme ! »"). Allons, reconnaissons-le, en réalité, ce n’est qu’une bonne pratique achat qui consiste à réinterroger régulièrement les fournisseurs inscrits à son catalogue…

Peu importe l’année dernière, l’UGAP a certainement fait les frais d’une très faible compréhension des mécanismes d’une centrale d’achat. Il est à cet égard particulièrement intéressant de consulter le rapport annuel de la centrale d’achat public, à l’aune des critiques qui ont prospéré 2025 (lire "Rapport annuel de l’Ugap : « Le cap est clair ! »").
En passant ... l'Ugap "rapporte" aussi à l’Etat : selon un arrêté du 3 juin 2026, « Le montant du dividende versé à l'Etat par l'Union des groupements d'achats publics au titre de l'exercice 2025 est fixé à 8 653 213 € ».
 

ACTE III : l’achat public décrédibilisé

Pour autant, avec cette "affaire" des climatiseurs, le lien est à nouveau vite fait : les acheteurs publics manient les deniers publics sans grande vigilance, voir avec désinvolture. Pour certains, « il y a détournement de fonds publics évident et massif ». C’est en réalité la profession d’acheteur public qui est ainsi décrédibilisée... à peu de frais. Et en période électorale, il n’est pas anodin de s’en prendre à nos agents publics…
Pourtant, il est à la portée de n’importe qui de comprendre que "la loi du marché" implique que ce qui est rare est cher. Et de comprendre que les vertus de la massification des achats, en termes de prix, de sécurité juridique comme de garanties et services associés, conformité technique et autres réponses aux exigences environnementales et sociales disparaissent quand on impose aux centrales d’achat de procéder à ces achats en régime d’urgence impérieuse (CCP, art. R2122-1)…

Il faudra aussi reconnaître que le régime des achats en urgence impérieuse devra être interrogé s’agissant des épisodes de canicule dont l’imprévisibilité recule et leur intensité augmente. Sans compter que ce régime n’échappe pas au contrôle pointu du juge financier (relire par exemple "Urgence impérieuse : un respect strict des règles de comptabilité et de la commande publique"- « "Passation de marchés facilitée en cas d'urgence impérieuse : pas question d'en abuser !" et "Marchés publics "urgence impérieuse" : une dérogation au code sous contrôle").


Lancer et entretenir le débat sur le prix des climatiseurs achetés en urgence permet surtout d’éviter un débat qui ne concerne pas les centrales d’achats, mais les politiques. Faut-il consacrer l'argent public à l'achat en urgence (et donc dans des conditions défavorables) de climatiseurs pour faire face aux canicules, ou investir prioritairement dans la rénovation des bâtiments afin de réduire durablement la chaleur intérieure de nos infrastructures ? Pour certains, ce serait une illustration parfaite de la notion de robustesse appliquée à l’achat public (relire "La Commande publique en quête de robustesse"), en opposition avec la pratique de l’"achat public rustine".