Achat public / achat privé : une comparaison toujours pertinente ?

"L'évolution n'est pas une simple éclosion sans peine et sans lutte, comme celle de la vie organique, mais le travail dur et forcé sur soi-même."
Friedrich Hegel



Ambiance tendue… très "tendue", lors d’une conférence consacrée aux marchés publics, il y a déjà de cela quelques années. C’était avant l’entrée en vigueur du code de la commande publique. Mais déjà, on annonçait aux acheteurs publics qu’ils n’auraient pas le choix : ils allaient devoir changer, voire "muter". Terme que j’avais, sans doute très imprudemment, utilisé pour aborder le thème de cette "nouvelle commande publique", plus en phase avec le marché et la société. Moins juridique ; plus économique.
Cerise sur le gâteau, ou plutôt mèche qui a mis le feu aux poudres, un intervenant, en toute bonne foi et sans esprit de provocation, est venu expliquer à l’assistance que, dans cette optique, celle-ci avait désormais tout intérêt à s’inspirer des techniques et méthodes d’achat du privé…. On a frôlé l’évacuation d’urgence !
Depuis, les tensions semblent s’être apaisées. Les messages assénés sans relâche depuis plusieurs années comme quoi la commande publique n’est pas une procédure juridique, mais bien un "achat", aux vertus et objectifs économiques, semblent avoir pénétrés les esprits.
Deux articles publiés cette semaine remettent une pièce dans le Juke-Box de cette petite musique.


Des compétences en période tendue

Xavier Robaux, directeur de l’Institut supérieur de l’achat public (ISAP), commence par un constat sévère : « Acquérir un bien en se focalisant sur l’ensemble des coûts, et non uniquement sur le prix d’achat, est une approche économiquement pertinente. Le secteur privé raisonne de cette façon dans ses achats. A l’inverse de la majorité des collectivités publiques »… Lire (La méthode par coût global : un procédé à privilégier dans le choix de l’attributaire du marché")

Franck Barrailler (lire sa Tribune "Passer d’un profil de juriste à un profil d’acheteur, pour quoi faire ?") en remet aussi une couche. Il retient de la crise sanitaire que le "simple" juriste marchés publics ne dispose pas de toutes les compétences pour acheter en situation tendue. Désormais, ce sera le plus agile qui battra l’engourdi, assure le directeur de la commande publique de Clamart. "Le plus agile", « c’est celui qui saura transformer ses collaborateurs afin qu’ils fassent leur révolution culturelle et passent ainsi de juriste à acheteur public ».  Avec ce constat : « A ce jour, 80 % des personnes qui postulent sur un emploi dans le domaine des marchés publics sont des juristes formés aux règles de droit par les facultés françaises. » Or l’objectif, selon Franck Barrailler, c’est de faire évoluer la fonction achats publics vers une fonction support au  rôle de « véritable business partner au sein de l’organisme ».
 

Des « skills » en commun

Ce schisme, à supposer qu’il existe (le débat reste ouvert régulièrement dans nos colonnes !) pourrait aussi ne pas survivre à la crise sanitaire. L’étude menée par ADRA (Association des Directeurs et Responsables Achats), le Médiateur des Entreprises et le cabinet de conseil BuyYourWay sur les leçons à en tirer au regard de la fonction Achat montre que les préoccupations ont été identiques, que l’on soit " public » ou « privé " : les trois risques à gérer en priorité par les acheteurs seront désormais : le risque de rupture d'approvisionnement, les risques logistiques et les risques juridiques dans les relations fournisseurs (lire "Fonction Achat : les conséquences et enseignements de la crise covid-19").

Plus encore, le profil de l’acheteur, au sens large, se dessine à grands traits, assurément communs : les grandes qualités de l’acheteur sont la « proactivité » et la « résilience au stress ». Quant à la gestion des risques, elle est désormais à considérer comme une « "hard  skill"capitale ».  Rien qui ne soit commun à tous les acheteurs. Lesquels se trouvent confrontés à un défi à relever en urgence : « la fenêtre » est courte pour tirer les enseignements de la crise sur la fonction Achat. « Nous ne disposons que de quelques mois pour permettre à la fonction achat d‘imposer ce qu’elle doit être : une fonction responsable, sociale, sociétale, environnementale et économique »  explique le Médiateur des entreprises, Pierre Pelouzet.

"Acheteurs de tous poils, unissez-vous !"
 
Jean-Marc Joannès