D'Est en Ouest, les acheteurs publics tiennent la barre [Cash Interview]

A propos de l’auteur

M. Joannès Jean-Marc
Rédacteur en chef Voir les articles de cet auteur

Des propos vraiment «cash». La rédaction d’achatpublic.info a interrogé deux acheteurs «de terrain». Les mains dans le cambouis, ils font face à la crise et répondent sans façon à nos questions. "Nous assumons pleinement nos propos", insistent-ils à plusieurs reprises au cours de ces deux interviews croisées.

Dispositif d’urgence commande publique, achat local, carcan administratif… nos deux acheteurs, interrogés le même jour, répondent sans fioriture et selon la même ligne : « il faut d’abord être pragmatique ».
A l’Est, Didier Thévenet est le président d’Agores, l’association nationale des directeurs de la restauration collective. Il dirige la cuisine centrale de Lons-le-Saunier (68 agents) qui alimente la ville, l’hôpital local, le centre communal d’action sociale (CCAS), le conseil départemental et un syndicat de communes.
A l’Ouest, Pierre Le Goff, maire de Guimaëc (Finistère - 1 000 hab.). Il est aussi cadre territorial, en charge des achats et des marchés publics à la ville de Lannion. Une double casquette bien utile dans sa fonction de « correspondant marchés publics » au sein de l’Association des maires de France (AMF).
 

Que révèle selon vous la crise covid-19 ?

Nous pouvons espérer « un retour » de la part des producteurs locaux que nous avons sollicités et soutenus pendant la crise

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Pierre Le Goff - En tant qu’acheteur, je dois en réalité dire que nous avons tout mis à l’arrêt depuis trois semaines. Nous avons stoppé les marchés de travaux et renvoyé les passations à plus tard. Cela a donc été une période très calme. Mais actuellement, cela repart !
En tant qu’élu, cette crise révèle les problèmes de centralisation dont souffre la France. La décision de tout arrêter tombe du haut… mais sans aucun accompagnement ou consigne. Personne ne sait trop comment réagir… L’hypercentralisation casse l’initiative. S’agissant des masques, on voit bien que les communes sont, elles, en mesure de réagir assez vite, en vertu du bon sens.
On parle de décentralisation, de différenciation… En Bretagne, il y a eu très peu de cas de covid-19 : alors pourquoi prendre des mesures de gestion au niveau national ?

Didier Thévenet – Les difficultés ont été et seront moindres pour ceux qui cuisinent. Ceux qui travaillent avec l’industrie agro-alimentaire n’ont pas d’impact sur l’arrêt ou la reprise des lignes de productions. Nous avons continué nos relations avec des producteurs de proximité et mis en place de nouveaux partenariats avec d’autres. Et nous pouvons espérer « un retour » de la part des producteurs locaux que nous avons sollicités et donc soutenus pendant la crise.
 

Cette crise a-t-elle changé vos pratiques ?

Ne nous mentons pas : je ne suis pas sûr que tous ceux qui se vantent de faire de l’achat de proximité respectent les règles des marchés publics…

Pierre Le Goff - Non. Certains élus ont anticipé... parfois avec des visées électoralistes. Les mesures d’urgence ont permis de gérer. Les problèmes rencontrés le sont sur le versant approvisionnement. Cela remet en cause la politique du « zéro stock ».
Sur le terrain, je pense qu’il faut aussi savoir ne pas se poser trop de questions :  « Il y a des outils ; je les utilise. » Certes, certains élus font n’importe quoi. Mais à l’inverse, inutile de toujours chipoter,  ni d’avoir une trouille bleue de la commande publique ! Il faut analyser le besoin, le définir : c’est la base.

Didier Thévenet - Globalement, non, car nous cuisinons. Mais, et c’est très important, cela nous a permis de créer de nouvelles liaisons commerciales et d’améliorer la qualité de nos produits. Nous n’avons supprimé aucune commande : on a congelé, et transformé nos produits en stock.
De façon plus générale, il faut savoir faire confiance. Et ce n’est pas parce que l’on va acheter intelligent que l’on va acheter plus cher ! Ne nous mentons pas : je ne suis pas sûr que tous ceux qui se vantent de faire de l’achat de proximité respectent les règles des marchés publics…
 

Le dispositif d’urgence vous permet-il de répondre à des besoins ?

Pour tout vous dire, on peut se passer du code. Les élus nous appuient, voire nous poussent : ils veulent soutenir les activités locales

Pierre Le Goff - J’ai eu à lancer un appel d’offre en urgence et cela a été utile. En revanche, en tant que maire, le régime d’urgence et « de pleins pouvoirs » me pose problème au regard de la démocratie ; je préfère de pas y recourir et réunir un conseil.

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Didier Thévenet - Le droit de la commande publique n’est pas adapté à ce genre de crises. Pour tout vous dire, on peut s’en passer. Les élus nous appuient, voire nous poussent : ils veulent soutenir les activités locales.
Je suis pour la reconnaissance de l’exception alimentaire : on n’achète pas une voiture comme on achète des aliments. Ce n’est pas parce qu’il y a un marché public en bonne et due forme qu’on (que l’on) achète bien. Nous avons un budget à respecter, il faut faire confiance aux gestionnaires. On se cache derrière la réglementation. L’argent peut se dépenser et se récolter au local…. Tout le monde est gagnant, avec la qualité en plus...
 

Le dispositif d’urgence est-il bien appliqué ?

J’ai des fournisseurs qui vendent leurs masques au plus offrant. C’est honteux !

Pierre Le Goff - Je remarque que les petites entreprises, les artisans jouent à fond le jeu. Ce qui n’est pas le cas des grandes entreprises. J’ai des fournisseurs qui vendent leurs masques au plus offrant. C’est honteux. Ce sont souvent des gros groupes qui se permettent des comportements très limites. Entre collectivités, il n’y a pas eu beaucoup de coordination, en tout cas en début de crise : chacun a géré en urgence… et les comportements ont été manifestement à visée électoraliste.
Depuis, j’observe une certaine coordination et solidarité. Presque partout…
 

C’est-à-dire « presque » partout ?

Je suis exaspéré par certains blocages, purement administratifs, s’agissant des travaux.

Pierre Le Goff - Je suis exaspéré par certains blocages, purement administratifs, s’agissant des travaux. Le guide OPPBTP (NDLR : relire "Covid-19 et chantiers : le BTP prend l’initiative " et  "Guide BTP de reprise des chantiers : les architectes ne sont pas d’accord !" ) exige un avenant du coordinateur SPS. Sur mon chantier, tout le monde, maître d’œuvre, maître d’ouvrage, entreprises, veut repartir et reprendre les travaux. Sauf que le coordonnateur ne donne aucun signe, aucune réponse… Il bloque tout depuis plus de deux semaines ! Alors oui, il s’agit de la sécurité des personnes, et il ne s’agit pas de jouer avec. Mais ce que le chantier attend, c’est juste une réponse, quelle qu’elle soit !
 

L’achat local va-t-il sortir renforcé de la crise ?

Nous nous sommes procurés des produits que l’on n’achète pas d’habitude... pour soutenir les producteurs locaux. 

Didier Thévenet - La crise nous a ouvert d’autres filières alimentaires. Nous avons notamment fait un appel presse à l’agriculture, certains producteurs n’avaient rien vendu depuis 2 mois. Nous nous sommes donc procurés des produits que l’on n’achète pas d’habitude. Très concrètement et par exemple, le poulet de Bresse : c’est une filière que l’on imaginait intouchable financièrement. Des liens se sont créés et qui, nous l’espérons, pourront perdurer après la crise. Mieux encore, nous avons découvert des filières alimentaires et des circuits plus courts.

Pierre Le Goff - Qu’il s’agisse de nourriture, de tissu ou autre, nous constatons l’importance de la production locale, bio et en circuit court. Certains de mes collègues qui travaillent plus avec l’industrie agroalimentaire, pour quelque raison que ce soit, rencontrent des difficultés. A vrai dire, les producteurs locaux vont même y gagner, avec la hausse des prix.