A quand un acheteur public aux commandes ? (lettre à l'Elysée)

  • 07/01/21
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"Monsieur le Président,
Je vous écris une lettre, 
Que vous lirez peut-être, 
Si vous avez le temps..."

Boris Vian - " Le Déserteur"


Monsieur le Président, la presse "grand public" rapporte que vous auriez piqué une grosse colère, dimanche dernier. Avec un nombre de vaccinations réalisées en France très inférieur à ceux de nos voisins européens, la France ne serait donc vraiment pas un modèle d'efficacité. La faute aux blocages administratifs, à l'absence d'anticipation et une organisation calamiteuse...

D'un côté, votre Gouvernement se défausse en accablant "la logistique", en soulignant qu'il avait commencé à préparer le déploiement des doses de vaccin des mois à l'avance et avait acquis 50 congélateurs spéciaux pour les stocker correctement à la mi-novembre. D'un autre coté, les "fantassins de la République" regrettent de ne pas être sollicités (lire sur "Maire info" : "Vaccination : dans tout le pays, les maires multiplient les offres de service"). Et puis le site "Politico" rapporte que le Gouvernement a engagé le cabinet anglo-saxon McKinsey pour vous conseiller sur la logistique de la collecte de vaccins. Une information confirmée lors de la conférence de presse du conseil des ministres du 6 janvier. Les prestations porteraient sur «la définition du cadre logistique», « l'établissement d'un benchmarking logistique avec d'autres pays» et «l'appui à la coordination opérationnelle du groupe de travail» (lire "La lenteur du déploiement de la vaccination contre le coronavirus présente des risques pour Macron").
Mais pourquoi ne pas faire plus simple ? Pourquoi ne faites-vous pas appel à un acheteur public ?
 

La confiance

D'abord, vous pouvez par principe lui faire confiance : satisfaire les besoins dans le souci de préservation des deniers publics, c'est dans son ADN. Encore récemment, et à propos de la loi ASAP, cette loi de résolution rapide de la crise (lire "L'ASAP selon la DAJ"), le Conseil coonstitutionnel l'a encore rappelé : « ces dispositions (celles de la loi ASAP) n'exonèrent pas les acheteurs publics du respect des exigences constitutionnelles d'égalité devant la commande publique et de bon usage des deniers publics rappelées à l'article L. 3 du code de la commande publique » (lire "Commande publique : la loi Asap passe sans casse !").


Définir les besoins

L'acte I d'un bon achat public, c'est de bien définir ses besoins. Encore récemment, Laurent Lequilliec rappelait dans nos colonnes cette règle d'or : « Le marché est attribué au soumissionnaire ou, le cas échéant, aux soumissionnaires qui ont présenté l’offre économiquement la plus avantageuse sur la base d’un ou plusieurs critères objectifs, précis et liés à l’objet du marché ou à ses conditions d’exécution » (CCP, art. L. 2152-7 -relire "L’analyse des offres : discours de la Méthode (pour bien conduire son analyse et chercher la vérité dans les offres").
 

Sourcing et benchmak

Votre Gouvernement aurait donc pris attache avec un cabinet anglo-saxon pour mener benchmark et autre sourcing. Mais sachez, Monsieur le Président, que l'acheteur public a intégré ces missions depuis bien longtemps. Il manie un ensemble d’outils, études de marché, veille et benchmark, qui lui permettent de "performer". On parle même de "marketing achat inversé" (relire "Du sourcing à l’étude de marché : optimisation du marché public par le marketing achat").
 

Approvisionnement et chaîne logistique

La "supply chain"... Encore un anglicisme que vous apprécierez sans doute (parmi les nombreux qui parsèment désormais la commande publique : relire "Maîtrise des anglicismes dans le domaine des achats"). En réalité, l'acheteur public se soucie depuis longtemps de la chaîne d'approvisionnement, tant il est vrai qu'il gère autant la passation du marché que son exécution (relire "Astuces pour vérifier la supply chain des candidats à un marché public").
S'assurer de la chaine d'approvisionnent, cela peut être aussi simple que d'ajouter dans le règlement de consultation la demande de production d'un plan de continuité de l'activité (PCA) ou un plan de reprise de l' activité (PRA). « Cela n’a effarouché personne » explique Xavier Flament, responsable Achat du Syndicat intercommunal de collecte et de valorisation des déchets d’Epinal (relire "Demander un plan de continuité des activités, c'est multi vertueux!"). A la recherche de sécurité, les acheteurs travaillent encore à diminuer le risque de rupture (relire "Recommandations pour une relocalisation de l'achat "stratégique" et l'interview de Marc Sauvage "Il est temps d’assurer une « meilleure localisation d’achat "). Ainsi, pour Pierre Villeneuve, « Les questions de chaînes d’approvisionnement et d’origine géographique des fournisseurs viendront post covid-19 alimenter les indispensables revues de contrat entre titulaires et acheteurs publics » (relire "Acheteurs publics : (re) penser l'après covid-19").
 

Prise de risques

Enfin, il est désormais dans la nature de l'acheteur public de mesurer les risques, de les assumer, ainsi qu'il l'a prouvé depuis le début de la crise liée à la pandémie. Pris parfois entre la réalité du terrain et les injonctions politiques, il a fait face (relire "Achat de masques : entre arnaques et piraterie", "D'Est en Ouest, les acheteurs publics tiennent la barre [Cash Interview]" et "Trophées de la commande publique 2020 : un prix spécial pour l’AP-HM").
Allez, un dernier anglicisme pour la route : la gestion des risques est désormais considérée comme une "hard skill" capitale de l'acheteur, considère Pierre Pelouzet, Médiateur des entreprises (relire "Fonction Achat : les conséquences et enseignements de la crise covid-19").

Voici donc, Monsieur le Président, les considérations qui étayent cette recommandation : "entourez-vous d'acheteurs publics !".
A vrai dire, je n'ai pas trouvé d'autre façon de vous exprimer, aussi, la stupeur de voir l'Etat pédaler à ce point dans la choucroute, alors que par ailleurs il ne cesse d'enjoindre l'acheteur public de se montrer toujours plus souple, réactif, innovant, efficace et efficient. 

Veuillez agréer, Monsieur le Président....


Jean-Marc Joannès 

 

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